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Au Québec, le bungalow est...québécois

«... le bungalow québécois est l'équivalent au XXe siècle, de la «maison québécoise» du XVIIIe siècle...présent dans l'imaginaire collectif du Québec, il y domine une portion considérablement plus importante du paysage, du territoire...» (1)

Comment les québécois se sont approprié la petite maison de la SCHL et en ont fait le bungalow québécois.


Le programme Petites maisons de la SCHL voulait permettre aux Canadiens de partout au pays de devenir propriétaires de leur habitation à un coût modeste. Les devis proposés aux architectes qui voulaient soumettre des plans publiés dans les catalogues étaient très peu précis et entre autres, ne prévoyaient pas de particularités régionales.
There were, however, architects who observed the daily living practice in their areas and incorporated regional features in the designs they submitted. These architects did not realize that the integration of regional aspects into their designs greatly diminished the chances of having them accepted by a Committee who was concerned with plan implementation at a national level. Since plans had to be built anywhere in Canada, the Committee did not care much for regionalism, in fact not at all (2)

Cette image présente le plan soumis en 1961 par l'architecte québécois Gilles Côté et rejeté par le comité de sélection de la SCHL. La correspondance entre l'architecte et le directeur du comité montre que le refus était lié à la présence d'éléments architecturaux que Monsieur Côté jugeait nécessaires pour une maison au Québec.
Dans sa thèse, Iona Teodorescu conclut de la lecture de la correspondance entre l'architecte et le comité que
the members of the Plan Selection Committee – all of English background – failed to see (or were not prepared to accept) that Coté’s arguments sprang primarily from a different culture than their own.(3)

Lisez le compte-rendu de la correspondance.

Bien évidemment, la petite maison ne peut pas ne pas être adaptée aux réalités climatiques, sociales et économiques du milieu où elle est implantée. L'habitat est un élément de culture. C'est pourquoi avec le temps, le bungalow s'est, dirait-on, régionalisé et notamment québécisé.

Cuisine, carport et «sous-sol fini»

Les marques d’appropriation les plus visibles concernent l’aménagement des espaces de la maison.
Si le salon constitue la «family room» selon les revues anglophones, c’est la cuisine qui est, ici, la salle familiale. Spacieuse, non seulement on y prépare les repas mais elle sert aussi de salle à manger. Elle a constitué le «royaume de la femme» et est devenu en fait la pièce principale, le centre de la maison au point où
des cuisinières commercialisées avec une radio insérée dans le dosseret et l’habitude de disposer une télévision dans la cuisine s’ensuivirent, pour confirmer la primauté de cette pièce dans le bungalow québécois. (4)

La voiture indispensable en banlieue et les rigueurs du climat ont tôt fait de rendre fréquent l’abri d’auto, le carport. Moins dispendieux qu'un garage fermé, il est devenu si répandu qu’il a souvent entraîné le déplacement de la porte d’entrée principale sur la façade latérale de la maison pour permettre ainsi l’accès direct au coeur de la maison, la cuisine.
Autre exigence du climat hivernal: des fondations enfouies sous la ligne de gel. On utilisa donc la hauteur de cet espace en sous-sol pour y faire du rangement et y installer les appareils de chauffage à air pulsé et leur réservoir de carburant. La nationalisation de l’électricité permit rapidement de remplacer ce mode de chauffage par des radiateurs/plinthes chauffantes dans les pièces de la maison et récupérer l’espace libéré au sous-sol. C’est ainsi qu’apparut le sous-sol fini auquel on attribua une variété de fonctions: chambre, salle de musique, salle de jeu, salle d'activité physique, salle de télévision, sans oublier l’aménagement d’un beau bar pour les réceptions et les fêtes. On en vint même à surhausser le bungalow pour permettre plus de clarté au sous-sol.

Un financement facile.

En plus de l’aide fournie par les programmes de la SCHL, le gouvernement québécois offrait un « Rabais provincial » de 3 % des intérêts de certains emprunts hypothécaires. Aussi, les municipalités pour attirer les développements résidentiels se chargeaient de la construction des aqueducs, des égouts et des rues contrairement à ailleurs où ces services étaient aux frais des promoteurs.
...en 1968, le prix d’un bungalow et, a fortiori, celui d’un «bungalow à long pan» et de son vaste terrain dévolu aux ébats de la famille était au minimum de 20 % inférieur à ce qu’il atteignait dans le reste du Canada. (5)

Des contracteurs et des bricoleurs

Alors qu'ailleurs en Amérique du nord les projets domiciliaires sont souvent réalisés par des promoteurs qui fabriquent et vendent des centaines de maisons créant du coup des quartiers, voire des villes entières nouvelles, au Québec, les maisons sont construites par des «contracteurs». Ces entrepreneurs-constructeurs achètent un ou des terrains où ils bâtissent en petite équipe une maison à la fois souvent sans plan ou alors en s’inspirant des catalogues de la SCHL et, surtout, en tenant compte des souhaits de l'acheteur. La seconde image donne un exemple de ce dialogue entre contracteur et client où l'on voit que le plan trouvé dans un catalogue de la SCHL est modifié comme le montre le croquis fait à la main. Ces nouveaux ouvriers-contracteurs apportent un savoir vernaculaire qui apparaît par exemple dans le type de charpente utilisée comme l’utilisation de croix de Saint-André entre les solives de plancher.
Enfin, il faut mentionner l’apport du propriétaire bricoleur qui n’hésite pas à intervenir sur sa maison en utilisant lui aussi ses connaissances ancestrales et paysannes pas si lointaines. Entre 1921 et 1961 le taux d’urbanisation de la population a crû de 50 pourcent.

Le bungalow québécois est donc le produit d'une paradoxale combinaison de standardisation et de diversité. Même si les modèles architecturaux sont peu nombreux, les interactions directes entre le contracteur et son client permettent à ce dernier de personnaliser sa future maison. Il pourra, par exemple, choisir les parements extérieurs ou même demander certains aménagements structuraux comme la présence ou non d'un abri d'auto et son positionnement. La disponibilité de matériaux standardisés permettent par ailleurs, au propriétaire bricoleur d'intervenir autant à l'intérieur qu'à l'extérieur en prenant en charge l'aménagement paysager, la construction d'un cabanon-remise, l'installation d'une piscine et peut-être même d’une niche pour le chien.
On peut donc conclure qu'en raison de leurs particularisations et appropriations successives, les bungalows québécois sont bien différents les uns des autres contrairement à ce qu'en disent les clichés constamment répétés.


RÉFÉRENCES

1. Morisset, Lucie K. et Luc Noppen. « Le bungalow québécois, monument vernaculaire : de l’espace urbain à l’identité domestique. » Cahiers de géographie du Québec, volume 48, numéro 134, septembre 2004, p.145.

2. Teodorescu,Ioana BUILDING SMALL HOUSES IN POSTWAR CANADA: ARCHITECTS, HOMEOWNERS AND BUREAUCRATIC IDEALS, 1947-1974, School of Architecture McGill University, Montreal, Août 2012, p.107-108

3. Ibid., p125.

4. Lucie K. Morisset et Luc Noppen, op. cité, p. 7-114.

5.Morisset, Lucie K. et Luc Noppen. « Le bungalow québécois, monument vernaculaire : de l’espace urbain à l’identité domestique. » Cahiers de géographie du Québec, volume 48, numéro 134, septembre 2004, p.138.