les mal-aimés

Malgré leur très grand succès populaire, la banlieue et le bungalow des années 1950 et 1960 ont rapidement fait l’objet de critiques tant au plan architectural que sociologique, politique et écologique.

Dès les années 1960 on leur a reproché leur trop grande uniformité et manque d'originalité. Dans un rapport sur les conditions d’habitation, l’Institut Royal d’Architecture du Canada (IRAC) dénonce « l’apparence répétitive et l’homogénéité sociale des banlieues. »(1) D’ailleurs, les architectes de cette époque, plus attirés par une architecture de création qu’une architecture de consommation ont souvent délaissé le domaine résidentiel alors que les promoteurs, constructeurs et contracteurs utilisaient, pour une somme minime, les plans trouvés dans les catalogues de la SCHL. M. Guy Trudelle nous a mentionné qu’alors qu’il y était étudiant, les professeurs dans les facultés d’architecture laissaient même entendre que le bungalow «ce n’était pas de l’architecture».

«l’intervention centralisée du gouvernement fédéral est une action impérialiste et étrangère à la réalité québécoise»
Melvin Charney
«Finis, le mode de vie ancestral, les veillées du bon vieux temps.»  Lessard et Marquis
Au Québec, à partir des années 1970, le discours nationaliste accuse la banlieue d’être le vecteur de l'implantation d'une société de consommation basée sur l'American Way of Life. Pour Melvin Charney, théoricien et architecte québécois, l’intervention centralisée du gouvernement fédéral est une action impérialiste et étrangère à la réalité québécoise. Les auteurs de l'Encyclopédie de la Maison Québécoise, Michel Lessard et Huguette Marquis, affirment que les petites maison de la SCHL « vont dépersonnaliser le paysage architectural québécois, dépersonnaliser aussi celui qui habite de tels modèles, pour en faire un bon Nord-Américain moyen …»(2).


Le bungalow, royaume de la mère au foyer, est vu par le mouvement féministe comme le produit d’une concertation des gouvernements, des syndicats et de l’Église catholique.

Le gouvernement peut fermer les garderies ouvertes pendant la guerre les syndicats réduisent la menace que représentent les travailleuses (et leurs maigres salaires) pour la main d’œuvre masculine et l’Église croit ainsi réinstaurer l’hégémonie du modèle familial traditionnel.(3)


Considérés hors du contexte social, politique et économique qui a prévalu à leur naissance, le bungalow et sa banlieue sont aussi dénoncés dans le discours écologiste pour cause d’étalement. On reproche non sans raisons, à la banlieue-tout-à-l’auto le dérèglement climatique dû à la pollution qu'elle engendre de même que l’envahissement incontrôlé des milieux géo-physiques nécessaires à la gestion de l'hydrologie et de l’agriculture.


Les représentations artistiques ne se privent pas de participer à la construction de l'image d’une banlieue homogène, monotone et sans âme. Pensons à des pièces à succès comme Les voisins , la comédie écrite en 1980 par Claude Meunier et Louis Saïa ; les films Deux femmes en or (1970) de Claude Fournier, Elvis Gratton (1985) de Pierre Falardeau, Secret de banlieue (2002) de Louis Choquette, L’Âge des ténèbres (2007) de Denys Arcand.

La littérature n'épargne pas elle non plus la banlieue et ses bungalows. Chez des auteurs comme Jacques Ferron (L'Amélanchier), Victor-Lévy Beaulieu (La vraie saga des Beauchemin) , Michael Delisle (Dée), François Gravel (Adieu Betty Crocker) ou Catherine Mavrikakis (Le ciel de Bay City),

L’imaginaire suburbain, collectivement dénigré et ridiculisé, est l’endroit tout indiqué pour la tragédie ordinaire. Selon Daniel Laforest, ce sont les affects associés aux périphéries urbaines qui sont dépréciés plutôt que sa topographie réelle.(4)
Fannie Loiselle, autrice, disait à propos de l'écriture de son roman Saufs
Comme la plupart des Montréalais, j’aime bien me moquer de la banlieue. [...] J’imagine parfois qu’un gouffre va avaler la Rive-Sud et le bungalow de mon enfance, que les terres arables de la Montérégie vont reprendre leurs droits et rejeter les corps étrangers de briques, de bardeaux et d’aluminium qui y ont été artificiellement greffés à la place des plants de céréales. (5)




RÉFÉRENCES

1.Lachance, Jonathan. Motréal, 2009, UQAM. L'architecture des bungalows de la SCHL: 1946-1974. p.126

2. Michel Lessard et Huguette Marquis, L’encyclopédie de la maison québécoise. Trois siècles d’habitation, Montréal, Éditions de l’Homme, 1972, p. 441-442.

3. Parent, Marie. 2011. « De la spécificité de la banlieue québécoise (1) ». Dans Suburbia: l'Amérique des banlieues. Carnet de recherche. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. 26 octobre 2011.

4.Savignac, Rosemarie. 2020. « Saufs de Fannie Loiselle : disparition et subversion à Brossard », Postures, no. 31 (Hiver) : Dossier « Écrire le lieu : modalités de la représentation spatiale ».

5. Loiselle, Fannie. 2015. « Inventer une mémoire pour la banlieue ». Dans Suburbia. L'Amérique des banlieues. Article d’un cahier Figura. En ligne sur le site de l’Observatoire de l’imaginaire contemporain. Consulté le 29 août 2019. D’abord paru dans (Gervais, Bertrand, Alice van der Klei et Marie Parent (dir.). 2015. Montréal, Université du Québec à Montréal : Figura, le Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire. vol. 39, p. 121).